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L'isolée : Suivi de L'isolement

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Description de "L'isolée : Suivi de L'isolement"

C'est l'heure la plus longue. Des traits de soleil se glissent dans la pièce, comme des doigts doux et encore froids. Ils la transforment en une cage mouvante. Sur le mur, les barreaux bougent, palpitent, s'entrouvrent parfois. C'est l'heure que je préfère et dont tout le monde a peur. Dedans, les bruits s'éteignent – le cliquetis des clefs, les portes ouvertes et aussitôt refermées, le grincement des chariots, tout ce tumulte de métal, ce vacarme d'usine dont nous sommes les machines usées et stériles. Du dehors monte une voix de vieille femme, perçante et plaintive. C'est de l'arabe, je ne comprends pas ce qu'elle dit, mais elle n'appelle pas, elle ne parle pas, on dirait qu'elle chante ou qu'elle prie. Tout à coup, elle s'interrompt, elle reste suspendue sur une note aiguë et, d'ici, quelqu'un lui répond – une voix jeune, rauque, quelques mots seulement, qu'on n'ait pas le temps de la faire taire. Peut-être une fille et sa mère. La vieille reprend. Peut-être qu'elle l'insulte, qu'elle la maudit, qu'elle lui dit je ne suis plus ta mère tu n'es plus ma chair tes frères ont honte et tu es morte pour ton père. Peut-être aussi qu'elle lui souhaite la nuit belle, un sommeil de lait et des rêves de miel tu es toujours ma petite ma perle mes bras sont assez forts pour porter ton berceau de pierre. Je ferme les yeux. J'ai pour me caresser les doigts du soleil. C'est l'heure où l'on peut se croire ailleurs : je viens d'arriver, je ne sais rien de ce qui m'entoure. La ville est vierge à mes pieds – demain, dès l'aube, j'irai la visiter. Je sais seulement qu'au loin bat la mer, plus loin encore le désert. Je ferme les yeux en imaginant leur blancheur minérale et salée. De la rue monte une voix de vieille femme ; une fenêtre s'ouvre à côté et une voix, jeune, lui répond. Ce doit être une voisine qui prend des nouvelles des enfants, du marché – bientôt le muezzin va les faire taire. La nuit est bruyante, ici. Pendant la journée, ça piétine et ça piaille : criailleries de préau répercutées par le métal, chahuts de pensionnat, de vieilles petites filles toujours punies mais ça n'est pas grave puisqu'on a toute la vie derrière soi. La nuit, on n'entend que la télé. Elle couvre tout : celles qui crient, celles qui craquent, et les soupirs de celles qui ont trouvé à s'aimer. Ça commence dès dix-huit heures : tout se met à hurler, tout se croise et se mêle en échos incohérents ; ce sont les messagers d'outre-monde, les porte-parole des vivants, qui viennent nous en gueuler les dernières nouvelles. Debout sur la coursive on pourrait se croire dans n'importe quel couloir de n'importe quel immeuble : derrière les portes closes des corps usés, des têtes vidées par leur travail, par leur journée, qui s'oublient pesamment. Mais non, ce n'est pas cela : nous sommes le public rêvé, le meilleur réceptacle. Il y a place, ici, pour tout ce bric-à-brac. Nous sommes, nous les sauvages, les dangereuses, prêtes à accueillir toutes ces verroteries. On nous dit c'est ça le réel, c'est ça la vie, nous avons pris votre liberté mais nous avons une monnaie d'échange, et nous tendons les bras, nous ouvrons grand les yeux, passives, pâmées. C'est que nous n'avons pas les moyens de comparer. Nous avons oublié les fleuves et les forêts. Nos yeux ne savent plus que le fer et le gris. Chaque jour ils perdent une couleur ; il y a ici des jaunes vifs, des rouges sanglants et des bleus durs. Mais les nuances s'enfuient. Il faut, chaque jour, les retenir (voilà ce qu'on apprend ici) : reconnaître, dans une éraflure qui dessine sur le métal une traînée vert-de-gris, la teinte sourde, luminescente, l'éclat d'orage des plantes grasses en Sicile. Il faut aussi se méfier du proche, ne pas se déshabituer de l'ailleurs ; on devient vite myope ici, on oublie l'horizon. Le ciel n'y suffit pas : cisaillé par les murs il n'est qu'un nouveau toit, borné et mouvant. Alors, à l'heure brève où tout se tait, je ferme les yeux, j'imagine les villes lointaines. L'oeilleton cligne. Nous sommes suspendues à ce regard paresseux, cette paupière de fer qui s'ouvre sur un oeil borgne. Quand je suis arrivée ici, elle clignait plus souvent : ils avaient tellement peur, les cyclopes, que je leur fausse compagnie, et de me retrouver un matin inerte, partie, enveloppée dans ma nappe de sang, en vadrouille sur ma mare de sang. Ça va mieux, maintenant. J'ai arrêté les somnifères. On nous les apporte le soir avec le dîner. Il y a, sur le plateau, un petit creux juste pour eux, une alvéole de sommeil garanti. C'est que nous ne manquons de rien : à boire, à manger, à dormir, nous avons tout ce qu'il faut pour prolonger nos vies d'animaux. Je préfère l'insomnie. J'ai apprivoisé la nuit. C'est l'heure où les filles accrochent leurs draps au bras de la télé, où elles avalent d'un coup les cachets accumulés ou échangés contre des clopes. C'est l'heure où nous sommes libres de faire ce qu'il nous plaît, d'en finir si ça nous chante, ou d'écrire, ou d'aimer. C'est du temps libre, du temps volé, l'unique interstice où se glisser. Ici, il faudrait réussir à ne vivre que la nuit. Tant pis si dès sept heures les clefs viennent cogner contre la porte et s'il faut recommencer. La nuit tout s'ouvre; on n'est plus une emmurée, on pénètre, lumière au poing, dans l'armée des veilleurs, des guetteurs, la bande des voleurs d'heures ; on est à l'unisson de ceux qui, dehors, rôdent dans ce temps dérobé : ceux qui, même dehors, savent être inutiles, les derniers hommes libres. --Ce texte fait référence à lédition Broché .

Détails sur le produit

  • Reliure : Broché
  • 226  pages
  • Dimensions :  2.2cmx10.6cmx17.6cm
  • Poids : 140.6g
  • Editeur :   Gallimard Paru le
  • Collection : Folio
  • ISBN :  2070440419
  • EAN13 :  9782070440412
  • Classe Dewey :  843
  • Langue : Français

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Peut-être qu'elle l'insulte, qu'elle la maudit, qu'elle lui dit je ne suis plus ta mère tu n'es plus ma chair tes frères ont honte et tu es morte pour ton père. Peut-être aussi qu'elle lui souhaite la nuit belle, un sommeil de lait et des rêves de miel tu es toujours ma petite ma perle mes bras sont assez forts pour porter ton berceau de pierre. Je ferme les yeux. J'ai pour me caresser les doigts du soleil. C'est l'heure où l'on peut se croire ailleurs : je viens d'arriver, je ne sais rien de ce qui m'entoure. La ville est vierge à mes pieds – demain, dès l'aube, j'irai la visiter. Je sais seulement qu'au loin bat la mer, plus loin encore le désert. Je ferme les yeux en imaginant leur blancheur minérale et salée. De la rue monte une voix de vieille femme ; une fenêtre s'ouvre à côté et une voix, jeune, lui répond. Ce doit être une voisine qui prend des nouvelles des enfants, du marché – bientôt le muezzin va les faire taire. La nuit est bruyante, ici. Pendant la journée, ça piétine et ça piaille : criailleries de préau répercutées par le métal, chahuts de pensionnat, de vieilles petites filles toujours punies mais ça n'est pas grave puisqu'on a toute la vie derrière soi. La nuit, on n'entend que la télé. Elle couvre tout : celles qui crient, celles qui craquent, et les soupirs de celles qui ont trouvé à s'aimer. Ça commence dès dix-huit heures : tout se met à hurler, tout se croise et se mêle en échos incohérents ; ce sont les messagers d'outre-monde, les porte-parole des vivants, qui viennent nous en gueuler les dernières nouvelles. Debout sur la coursive on pourrait se croire dans n'importe quel couloir de n'importe quel immeuble : derrière les portes closes des corps usés, des têtes vidées par leur travail, par leur journée, qui s'oublient pesamment. Mais non, ce n'est pas cela : nous sommes le public rêvé, le meilleur réceptacle. Il y a place, ici, pour tout ce bric-à-brac. Nous sommes, nous les sauvages, les dangereuses, prêtes à accueillir toutes ces verroteries. On nous dit c'est ça le réel, c'est ça la vie, nous avons pris votre liberté mais nous avons une monnaie d'échange, et nous tendons les bras, nous ouvrons grand les yeux, passives, pâmées. C'est que nous n'avons pas les moyens de comparer. Nous avons oublié les fleuves et les forêts. Nos yeux ne savent plus que le fer et le gris. Chaque jour ils perdent une couleur ; il y a ici des jaunes vifs, des rouges sanglants et des bleus durs. Mais les nuances s'enfuient. Il faut, chaque jour, les retenir (voilà ce qu'on apprend ici) : reconnaître, dans une éraflure qui dessine sur le métal une traînée vert-de-gris, la teinte sourde, luminescente, l'éclat d'orage des plantes grasses en Sicile. Il faut aussi se méfier du proche, ne pas se déshabituer de l'ailleurs ; on devient vite myope ici, on oublie l'horizon. Le ciel n'y suffit pas : cisaillé par les murs il n'est qu'un nouveau toit, borné et mouvant. Alors, à l'heure brève où tout se tait, je ferme les yeux, j'imagine les villes lointaines. L'oeilleton cligne. Nous sommes suspendues à ce regard paresseux, cette paupière de fer qui s'ouvre sur un oeil borgne. Quand je suis arrivée ici, elle clignait plus souvent : ils avaient tellement peur, les cyclopes, que je leur fausse compagnie, et de me retrouver un matin inerte, partie, enveloppée dans ma nappe de sang, en vadrouille sur ma mare de sang. Ça va mieux, maintenant. J'ai arrêté les somnifères. On nous les apporte le soir avec le dîner. Il y a, sur le plateau, un petit creux juste pour eux, une alvéole de sommeil garanti. C'est que nous ne manquons de rien : à boire, à manger, à dormir, nous avons tout ce qu'il faut pour prolonger nos vies d'animaux. Je préfère l'insomnie. J'ai apprivoisé la nuit. C'est l'heure où les filles accrochent leurs draps au bras de la télé, où elles avalent d'un coup les cachets accumulés ou échangés contre des clopes. C'est l'heure où nous sommes libres de faire ce qu'il nous plaît, d'en finir si ça nous chante, ou d'écrire, ou d'aimer. C'est du temps libre, du temps volé, l'unique interstice où se glisser. Ici, il faudrait réussir à ne vivre que la nuit. Tant pis si dès sept heures les clefs viennent cogner contre la porte et s'il faut recommencer. La nuit tout s'ouvre; on n'est plus une emmurée, on pénètre, lumière au poing, dans l'armée des veilleurs, des guetteurs, la bande des voleurs d'heures ; on est à l'unisson de ceux qui, dehors, rôdent dans ce temps dérobé : ceux qui, même dehors, savent être inutiles, les derniers hommes libres. --Ce texte fait référence à lédition Broché .