le collier
LE COLLIER On me transféra dans une autre cellule. Huit lits superposés. Trente prisonniers. Un espace caverneux, humide, effrayant dans sa déprimante monochromie. Celui qui se prenait pour le chef, un individu taillé dans l'airain, enfaîté d'un crâne volumineux, me toisa dédaigneusement, puis m'indiqua ma place: «< Deux empans, sur la gare, près des toilettes », beugla-t-il. Il y avait du feu dans ses yeux. On aurait dit des trous de brûlures dans un tissu. L'estafilade violacée qui lui traversait le visage de la tempe au menton et le vilain serpent tatoué sur son bras lui prêtaient des airs de coupe-jarret, terrifiants, vaguement mortifères. Le lit à côté du sien était occupé par un jeune garçon imberbe, à peine sorti de l'adolescence. Une tristesse indicible se lisait sur son visage. Un éphèbe sous la griffe de Lucifer. Au fond, roulée dans une couverture en lambeaux, une ombre s'agitait. Je perçus comme un gémissement étouffé, une plainte langoureuse qui me fit ressentir avec une intense acuité la souffrance de mon compagnon des brumes. Il est des moments où il devient impossible d'éprouver la douleur des autres. On peut juste l'imaginer, en sentir la morsure le long de l'échine et frissonner. Mais on ne peut pas s'imaginer à leur place. Jamais.